Ca n’arrive pas qu’une fois

18 Déc

J’avais douze ans quand c’est arrivé. Je le connaissais, il me connaissait. Je n’ai jamais rien dit, à personne.

Quand ça arrive, et qu’on est si jeune, je ne sais pas si on prend vraiment conscience de ce que ça brise en nous. Je ne crois pas qu’à l’époque j’ai compris que cet instant venait de sceller une partie de ma vie.

J’avais quatorze ans la seconde fois. Je le connaissais, il me connaissait. Je n’ai rien dit, à personne.

Quand ça arrive une seconde fois, que ce n’est ni la même ville, ni le même homme, ni les mêmes circonstances, la seule chose qu’on voit c’est le noyau commun : soi. J’ai changé un peu plus à ce moment-là, j’entrais dans l’adolescence qui m’effrayait, je voulais rester une petite fille et que plus aucun homme ne pose les yeux sur moi.

Par chance, j’ai rencontré des gens qui m’ont aidée, sans le savoir, et qui m’ont redonné foi en la race humaine.

J’avais dix-huit ans la troisième fois. Je le connaissais, il me connaissait. Je l’ai dit, mais on ne m’a pas crue, parce que c’était mon petit-ami, alors je me suis tue.

J’ai essayé, depuis, d’oublier. De cacher tout ça dans un coin de ma tête. Mais toute ma vie est comme suspendue depuis. Je rejette totalement le rôle de femme qu’une jeune fille de mon âge est censée porter plus ou moins fièrement. J’essaye de récupérer une innocence qu’on m’a volée trop tôt, trop vite, sans me laisser le moindre choix. J’ai peur. De tout. De tous.

Dans l’intimité, je fais celle qui gère, mais je ne gère rien. Je trouve des excuses pour ne pas être comme ci ou comme ça, parce que je ne peux pas leur dire que ça me rappelle ce que j’ai vécu. Parfois, je me mets à pleurer. Après. Pendant. J’ai des flashes qui me reviennent d’un coup sans raison, et pendant une fraction de seconde l’homme à qui je m’offre prend le visage des hommes qui m’ont violée.

En grandissant, j’ai plus ou moins abordé le sujet avec des gens qui me sont proches, pour qu’ils comprennent. Qu’ils comprennent pourquoi il ne faut pas surgir d’un coup derrière moi, pourquoi je ne supporte pas qu’on me touche sans me le demander avant, pourquoi j’ai peur tout le temps, pourquoi j’évite de me retrouver seule avec quelqu’un, pourquoi je ne suis bien que dans peu d’endroits. Mais jamais dans le détail. Jamais qui, jamais où, jamais comment.

Depuis, j’ai l’impression que c’est écrit sur moi, partout. Que quand un homme me regarde, il me voit comme celle qui ne dira rien, et que du coup, on peut en profiter. Je n’ai confiance qu’en très peu de gens, et rares sont des hommes (je crois d’ailleurs qu’en dehors de mon père, il n’y en a qu’un en qui j’ai une réelle confiance). Je cherche ce que j’ai fait pour mériter ça. Une fois, c’est déjà lourd à porter, trois, on se dit qu’on a vraiment du merder quelque part. Pourtant je ne fais rien de spécial. Je n’ai pas eu de comportements ambigus, pas de gestes déplacés, je ne les ai pas cherchés ou provoqués. Je ne sais pas ce que j’ai fait. Mais je continue, plusieurs années après, à chercher. Et quoi qu’on me dise, je sais que ça ne changera pas.

Si j’ai voulu en parler ici, c’est parce qu’on parle souvent des victimes de viol, d’un viol. Mais rarement de celles et ceux qui l’ont vécu plusieurs fois, par le même bourreau ou un différent ça ne change rien dans les faits. La culpabilité. Rien ne fera passer cette culpabilité qui me bouffe de l’intérieur, qui gangrène mon corps.

Je ne sais pas si tout ça mène quelque part ou rime à quelque chose, si j’écris pour vous ou pour moi. Ni pourquoi. J’ai envie de tourner la page, mais quoique je fasse je n’arrive pas à oublier, on ne peut pas oublier. J’ai grandi avec l’idée de n’être bonne qu’à ça, laisser les gens disposer de moi comme et quand bon leur semble, sans qu’on me demande mon avis. J’ai envie que ça change, je sais que ce n’est pas comme ça que ça marche. Pourtant…

boobi

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3 Réponses to “Ca n’arrive pas qu’une fois”

  1. escapadesamoureuses 18/12/2013 à 10:43 #

    Très vrai et émouvant.

  2. Jenny 18/12/2013 à 14:05 #

    <3 j'ai les larmes aux yeux …
    Mais dans tous les cas ce n'est pas toi, ce n'est pas de ta faute
    Ce sont ces connards, ces connards qui se croient tout permis, ces connards qui se fichent que ta vie soit foutue après ça….

  3. Lilitu (@Kuriane) 18/12/2013 à 17:17 #

    J’ai lu ton article ce matin, au taff, j’en ai pleuré, car ça me touche de près. J’ai connu ça.. pendant des années.. Malheureusement, on ne peux oublier, mais apprendre à vivre avec, et non survivre..
    je te souhaite beaucoup de courage..

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