[Interview] Didier Garguilo, Romain & Augustin, Un Mariage pour Tous

4 Déc

Pour fêter la sortie en livre de Romain & Augustin, Un Mariage pour Tous (qui a eu lieu le 27 novembre dernier), Nina et moi-même avons eu le grand honneur (et le grand bonheur) d’interviewer (le magnifique) Didier Garguilo, illustrateur de cette BD (entre autre).

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By Dwam

Commençons bien : Bonjour Didier (en vrai tu aurais droit à nos sourires de groupies intimidées). Tu te décris en tant que dessinateur de BD (dont nous parlerons d’ailleurs), féministe, pansexuel (mais un peu plus gay) et polyamoureux. Ça en fait des qualificatifs pour un seul homme !
Bonjour ! Oui ça fait beaucoup. Mais on pourrait en rajouter encore et encore, des étiquettes: barbu, écologiste, gauchiste, droitier, verseau, etc… jusqu’à ce qu’il y en ait tellement que ça ne veuille plus rien dire !

Alors tout d’abord, c’est quoi un homme féministe ? (Parce que, bon, on imagine facilement que ne pourraient être féministes que les femmes…)
Je pense qu’on peut être un blanc privilégié et se battre contre le racisme, un hétéro et défendre les droits LGBT, etc… il suffit d’être soucieux d’égalité, de se rendre compte qu’elle est encore loin d’être acquise, et d’être convaincu que l’égalité est primordiale. Et puis, après tout le patriarcat écrase aussi les hommes, en répartissant les attributions femmes-hommes de manière caricaturale. L’exemple de base: quand on entend que, pour ne pas se faire agresser, les femmes doivent faire attention à ne pas aguicher les hommes, ça porte d’une part atteinte aux femmes en les rendant responsables des violences qu’elles peuvent subir, mais ça insulte aussi les hommes en en faisant des crevards incapables de respecter autrui, de se maîtriser, et qu’il n’est même pas la peine d’essayer d’éduquer. Donc nous sommes tous concernés parce que nous valons plus que ça. Après, il faut être conscient qu’en tant qu’homme, on ne vit pas le sexisme social que vit une femme, alors il est important de (pour une fois) laisser les femmes diriger le chantier du féminisme. Ça ne devrait pas nous faire trop de mal de ne pas dominer la situation pour une fois dans notre vie.

Et comme tout le monde ne connaît pas tous les mots un peu complexes utilisés pour te décrire, je te propose de nous expliquer ce qu’est, pour toi, un(e) pansexuel(le) ?
« Pan » est un préfixe grec qui signifie « tout ». Être pansexuel ce serait pouvoir être attiré par des hommes, par des femmes, par des personnes trans ou intergenres. Enfin, être attiré par des individus plus que par un sexe ou un genre.

Est-ce que tu peux nous dire quand et comment a débuté ta pansexualité ? Et par rapport à ton homosexualité, l’un a-t-il évolué vers l’autre ? Tu as découvert l’un avant l’autre ?
Haha ! C’est tellement pas le bon moment pour moi pour parler de pansexualité, ni de polyamour d’ailleurs… Je me remets constamment en question et je ne suis sûr de rien, surtout pas en ce moment… mais je vais essayer de répondre quand même, parce que c’est intéressant au-delà de mon petit cas personnel :

Réellement, je ne sais pas si je peux véritablement dire que je suis pansexuel. C’est juste une possibilité, une porte que je laisse ouverte. Pourquoi je l’affiche sur Twitter, dans ce cas ? Parce que  si je ne sais pas si c’est vrai, je sais en tous cas que ce n’est pas faux. Et surtout, parce que ça me pose question et que ça interroge les gens… Mais la plupart du temps, je me décris plutôt comme gay, ou bi, ça parle plus aux gens. Ou queer.

Comment a débuté « ma pansexualité » ? Tout simplement en réalisant, en découvrant, que l’humanité n’était pas simplement binaire, qu’il n’y avait pas que des femmes cisgenres d’un côté et des hommes cisgenres de l’autre, mais que c’était beaucoup plus riche, varié, libre et complexe que ça. Il y a des gens qui se positionnent entre les deux, il y en a qui passent d’un genre à l’autre (trans=transition), il y en a qui ne se positionnent pas, qui sont « autres » et c’est très bien aussi. Et que ces gens pas-forcément-cisgenre pouvaient tout aussi bien être aimés, admirés ou désirés que les autres.

Mon homosexualité a t-elle évoluée vers une pansexualité ? Mon homo-sexualité est toujours là quoi qu’il arrive, puisque je suis toujours attiré par des personnes du même genre que moi. Mais peut-être que ce ne sont pas les seules personnes qui peuvent m’attirer.

Au quotidien, ça se gère comment ? Ça donne quoi, en gros ?
Je ne sais pas si ça se gère. Tu fais une rencontre, tu tombes amoureux et/ou tu ressens du désir, et…  c’est tout, en fait. Après, tu fais comme tu peux.

Est-ce que ton entourage est au courant ? (Famille, amis, collègues…) Et si oui, comment a-t-il réagi quand tu le lui a appris ? Y a-t-il eu un changement de comportement vis-à-vis de toi ? (genre, est-ce que des proches mâles ont commencé à prendre leurs distances au cas où ils t’attireraient, bouh!)
Comme je l’ai dit, la plupart du temps je me décris plutôt comme gay, c’est plus simple, c’est vrai aussi, et ça évite les questions indélicates. Mais oui, dès que tu parles de bi ou pansexualité, dès que tu parles de polyamour, certaines personnes se mettent à te fuir comme si une histoire avec toi allait être tordue, bizarre ou que sais-je…

By Dwam

By Dwam

Passons maintenant au polyamour… kézakô ?
Être polyamoureux, ou pluriamoureux, c’est avoir plus d’une histoire d’amour en même temps dans sa vie.

Comme pour la pansexualité, quand et comment as-tu su que tu étais polyamoureux ?
Eh bien, quand je suis tombé amoureux d’une personne alors que j’étais déjà amoureux d’une première, et que j’ai constaté que les sentiments ne sont pas des soustractions.

On entend souvent dire que c’est une question d’organisation, mais dans les faits, comment « gères »-tu tes différents couples ? Est-ce qu’il y a, comme le pensent beaucoup de gens, une « obligation » de se « partager » de façon égale entre tes différents partenaires ?
Ca m’étonne toujours quand j’entends des polyamoureux parler d’organisation: dernièrement j’écoutais une interview dans laquelle une femme parlait des agendas et plannings qu’elle établissait avec ses deux amoureux. Je n’ai jamais vraiment eu à envisager ça comme ça. Pour moi c’est plutôt la même chose quand on a plusieurs amis, on ne se demande pas comment les gérer pour qu’ils reçoivent tous autant d’amitié et d’attention… Ce qui n’empêche pas de faire toujours très attention à ménager les susceptibilités des uns et des autres. Il peut arriver que l’un des partenaires fasse un peu figure d' »époux principal », tout comme on peut avoir un meilleur ami sans que ses autres amis n’en prennent ombrage…

La jalousie est souvent décrite comme un fléau chez les monogames/exclusifs et c’est un argument qui se retrouve souvent chez ceux qui clament qu’ils ne « pourraient pas » être polyamoureux. Les polyamoureux ne sont donc absolument pas jaloux ? Et dans le cas contraire, comment fait-on pour passer au-delà ?
Je pense qu’il y a un travail à faire sur une tendance naturelle à la jalousie que nous avons tous (plus ou moins). Pour ma part j’ai toujours été très mal à l’aise avec la jalousie que je ressentais. Je la trouvais illégitime et tyrannique, à mes yeux c’était le contraire de l’amour. C’était comme de retenir un oiseau dans une cage sous prétexte qu’on l’aime. Évidemment quand tu laisses un oiseau s’envoler, il risque de ne pas revenir vers toi. L’acceptation de ce risque me semble une plus belle preuve d’amour que la jalousie. Alors j’essaie de vivre en accord avec ça, quand c’est possible.

Lorsque tu rencontres une personne qui n’est pas au courant mais avec qui tu aimerais construire quelque chose, comment lui parles-tu du polyamour ? Et si ça a déjà été le cas, comment la personne a-t-elle réagi ?
Généralement j’ai déjà abordé le sujet bien avant que le désir de construire quelque chose ne se soit pointé ! En toute simplicité, je dis que j’ai déjà des gens dans ma vie (quand c’est le cas. Quand je suis célibataire la question ne se pose pas.), et la personne se positionne en fonction de ça. Souvent, bien sûr, elle dit qu’elle ne pourrait pas supporter ça. Tant pis…

Les polyamoureux revendiquent le droit d’aimer plusieurs personnes et de s’afficher avec elles de la même manière qu’un couple monoamoureux, mais en « public », comment tu fais ? Par exemple,à une fête de famille, tu viens avec un de tes partenaires ? Tous ? Un coup l’un, un coup l’autre ?
Hahaha, ce serait drôle de venir aux repas de famille en ribambelle ! Non, dans la réalité mes parents ont encore un peu de mal avec l’homosexualité. Et puis ils habitent très loin, à la Réunion. Je n’y suis encore jamais allé en couple. Encore moins en trouple… ou en troupe !

Les gens pensent souvent que les polyamoureux cultivent plusieurs relations pour ne pas avoir à rompre l’une d’elles, que peux-tu leur répondre ?
Eh bien je réponds que souvent, les « monoamoureux » préfèrent rompre une belle relation plutôt que d’en vivre deux à la fois. C’est triste.
Je peux répondre aussi que les polyamoureux vivent beaucoup plus de ruptures que les mono. On n’est pas polyamoureux par confort. Ce n’est pas confortable.

Le plus important, à mon sens, dans le polyamour c’est justement le mot amour.
Oui, je suis d’accord.
Est-ce que tu penses que les polyamoureux sont plus positifs, plus amoureux de la vie que les mono ?
Oh non, pas forcément. Plus épris de liberté peut-être. Je ne sais pas… Peut-être même pas.

Des anecdotes à nous raconter ?
Haha ! Non :)

shnaps-Bäska

By Dwam

Passons maintenant au sujet plus délicat qu’est l’homosexualité (et surtout l’homophobie qui pleut un peu partout en ce moment). Comment gère-t-on le flot de haine homophobe qui déferle depuis quelques temps ?
On se prend tout dans la gueule, violemment, de front. Ça fait très mal, c’est très choquant. On se regroupe forcément davantage, on se mobilise davantage, on milite davantage. Au final on en ressort plus durs, mais on y a perdu quelques plumes.

As-tu participé à des débats et/ou des manifestations pour le mariage pour tous ? Et si oui, comment ça s’est déroulé ?
Oh oui, il y avait beaucoup de manifs d’anti à l’époque et c’était tellement blessant que je me sentais obligé de participer aux manifs pour le mariage.  Il y en a eu pas mal à Nantes, et j’ai participé à une manif à Paris également, c’était en décembre dernier. C’était incontournable, pour moi. Absolument nécessaire.

Est-ce qu’on a peur de se balader dans la rue quand on entend et voit toute la colère des « anti mariage pour tous » ?
Ah oui bien sûr! En règle générale, il faut savoir que les LGBT ne sont jamais insouciants quand ils se baladent dans la rue. On sait tous qu’on peut se faire tabasser pour un simple geste tendre, alors on est en alerte permanente. Quand on assume un geste « gay » en public, on sait le risque qu’on court, et on lui dit bravement « merde! ». Pendant les débats, cet état d’alerte était multiplié par 10. Je n’oublierai jamais avoir vu la première manif pour tous à Nantes, ma stupeur devant cette foule de gens « biens-comme-il-faut » qui s’étaient déplacés juste pour dire qu’ils ne voulaient pas qu’on soit leurs égaux.

Est-ce que tu as toi-même subi des agressions (verbales ou physiques) par rapport à tes préférences sexuelles ?
Bien sûr, oui. Uniquement verbales pour ma part. Mais physiques pour pas mal de mes proches.

Est-ce que le mariage pour tous est une réelle victoire pour le milieu LGBT ? Quel chemin reste-t-il à parcourir  pour l’égalité?
Oui ! Une vraie victoire ! Mais le chemin vers l’égalité est encore long, on est loin du compte : l’adoption, la PMA, les droits des trans (c’est très important !)… pour vous la faire courte !

Est-ce qu’on ne vire pas un peu hétérophobe à force d’entendre les anti-mariage, les homophobes, etc. ..critiquer violemment les homo/bi/trans?
Même si l’hétérophobie existait, elle ne serait qu’une conséquence de l’homophobie. (c’est la même chose que ces histoires de racisme anti-blancs) Je crois que même en traversant un quartier gay un samedi soir, aucun hétéro ne craint jamais de se faire insulter, passer à tabac et laisser pour mort dans un fossé. Et puis de toutes façons, non, il y a tellement d’hétéros qui sont ouvertement de notre côté qu’on ne peut pas faire ce genre de raccourcis.

Est-ce que PD, c’est une insulte ? Doit-on donner dans le « politiquement correct » en utilisant des mots comme hétérosexuels, homosexuels, bisexuels, transsexuels, ou est-ce que PD, gouine (que beaucoup d’homo utilisent eux-mêmes) sont « utilisables » quand ils sont utilisés comme qualificatifs et non comme insultes (je suis gouine =/= sale gouine) Ah, c’est compliqué, ça. La limite est délicate. C’est une question de contexte, d’intonation, d’intention, de personne… Je suis le premier à me dire « pédé », et à priori tous mes amis peuvent le dire et ça me semblera naturel. Mais si un hétéro inconnu m’interpelle en me traitant de pédé, ou même si un gay emploie ce mot avec une connotation négative, ça redevient très vite une insulte. A n’utiliser qu’avec précaution, quand vous êtes certain d’avoir le feu vert pour l’employer, et sans jamais perdre de vue que ça a une potentielle charge agressive.

Didier Garguilo Romain et Augustin un mariage pour tous

Après « ta vie », passons à « ton œuvre » ! La BD pour le Nouvel Obs était-elle ton idée ou une demande du journal ?
Ni l’une ni l’autre. Je crois qu’à la base c’est une idée des lecteurs de la série « Les Autres Gens« . A l’époque où la série était publiée quotidiennement, elle interagissait avec l’actualité. Les personnages pouvaient parler de la catastrophe de Fukushima qui avait lieu le jour même, ou de la météo pourrie du jour. Puis la série s’est arrêtée. Et quand il y a eu ces débats sur le mariage, certains anciens lecteurs se sont dit (par Twitt interposés) que ça aurait été intéressant de savoir comment les personnages des Autres Gens auraient réagi à tout ce tapage. Thomas Cadène, le scénariste, les a pris au mot et s’est mis à imaginer un spin-off mettant en scène le mariage de Romain.

Est-ce que tu t’es inspiré de ta vie/de celle de ton entourage pour la produire?
Pour l’histoire, pas du tout, il faudrait poser la même question à Thomas Cadène. Mais pour les dessins, oui, la cadence de travail était très élevée et j’ai dû beaucoup travailler d’après photo. Je me suis souvent utilisé comme modèle (j’ai joué tous les rôles : du bébé à la grand-mère, en passant par la nymphette et le grand musclé) et j’ai aussi parfois fait poser des amis. Quand on sait qui a posé où, ça rend la lecture très drôle, mais ça reste assez private joke.

Combien de temps cela t’a-t-il pris ?
Deux mois et demi. Mais deux mois et demi en ne prenant que le minimum vital de repos. 5 heures de sommeil par nuit, repas devant l’écran, j’ai perdu le compte des nuits blanches à la Redbull (beurk), et une pause par semaine pour aller faire les courses. Je ne prenais des jours de break que quand je ne pouvais physiquement plus rien donner. A la fin j’étais complètement exsangue. Mais je ne regrette pas, j’ai l’impression d’avoir remporté un marathon !

Est-ce que c’est difficile de parler et de dessiner un sujet qui touche de près?
Non, c’est plus facile, je trouve.

Quelles ont été les réactions des gens face à elle?
Il y a eu des réactions homophobes dès le premier épisode, mais pour la plupart les réactions ont été très bonnes, les gens s’enthousiasmaient, nous disaient sur Twitter et Facebook qu’ils avaient versé une larme sur tel épisode, ou que la série avait accompagné les préparatifs de leur propre mariage, se montraient fébriles à chaque cliffhanger, déçus ou surpris par telle réplique ou par tel rebondissement… on ne se sentait pas seuls dans l’aventure !

Et pour finir sur les questions vraiment essentielles, comment va Rémi (ndlr : son chat)? Rémi crève de jalousie en ce moment parce que j’ai adopté un second chat, Tino. Comme quoi la jalousie, hein…

Quand comptes-tu retrouver ta barbe rose dont nous étions fans ?
Hahaha ! J’essaierai peut-être de la teindre en bleu un de ces quatre, je vous tiendrai informées. (Nous : Et on attend ça avec impatience !)

Et, la dernière question, ça fait quoi d’être le fantasme Number One des deux jolies filles qui t’interviewent ?
Euuuuh… du bien à l’égo ? dit-il en rougissant comme sa barbe.

Pour en découvrir plus sur Didier et son travail, je vous invite à lire son blog et à le suivre sur Twitter.
Nous tenions à le remercier encore une fois. Comme vous avez dû le découvrir au fil des lignes, Nina et moi-même sommes fans tant de l’artiste que de l’homme, et nous espérons vous avoir communiqué un peu de cette admiration. N’hésitez pas à vous procurer la BD ! Et pour finir, un magnifique portrait vidéo de Didier réalisé par la ravissante et talentueuse Dwam à qui nous devons aussi tous les clichés présents ici (un grand merci à elle de nous permettre d’utiliser son travail pour illustrer notre article.)

[vimeo http://vimeo.com/52660776] (mettez en grand, c’est mieux en grand)

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Une Réponse to “[Interview] Didier Garguilo, Romain & Augustin, Un Mariage pour Tous”

  1. AnahAddict 04/12/2013 à 18:44 #

    Merci beaucoup pour cette interview ! Je n’ai pas grand chose de plus à dire, c’était très intéressant et instructif, j’ai découvert là un bel artiste et une belle personne ! :)

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