Ce jour où j’ai compris le harcèlement

18 Sep

Dans la vie, tu sais qu’il y a des gens à qui tu dois faire confiance. C’est comme ça, c’est inscrit. Les flics, les pompiers, les conseillers, les psys, les médecins… Ca fait partie du packaging de leurs boulots et tu t’y plies, connement.

Jusqu’au jour où.

Quand tu t’inscris à Pôle Emploi et que t’aimerais faire autre chose que ce que tu faisais avant, on te propose un BCA (Bilan de Compétences Approfondi). Tu dois répondre à des questionnaires, avoir des rendez-vous avec un conseiller, lui raconter ce qu’il veut entendre et, après 3 mois, on te donne le job idéal (sauf que tu te démerdes, derrière, pour le trouver et/ou faire les formations nécessaires).

C’est comme ça que tout a commencé.

J’ai eu un rendez-vous.
Nous étions plusieurs chômeurs en quête d’une bonne âme pour découvrir nos talents cachés. Des jeunes et des moins jeunes, une dizaine, tous mélangés. On nous a fait remplir tout un tas de papiers, puis, on a dû se présenter, un à un, devant un mec qui n’écoutait pas. Ce mec-là, ce conseiller, se disait prof de philo en université, diplômé en psychologie. Quand il parlait de lui, ça puait la suffisance, mais c’est plutôt courant, quand t’es au chômage, de tomber sur des connards qui pensent valoir mieux que toi.

Je n’ai pas pu aller au second rendez-vous, alors, ma gentille conseillère Pôle Emploi m’a proposé une autre date, pour rattraper ça. C’était un mercredi matin.

Je suis arrivée à l’heure, mais j’ai attendu dans le couloir que le suffisant daigne ouvrir sa porte. Ce qu’il a fini par faire. Arrivés dans son bureau, seuls, il m’a parlé des papiers que j’avais remplis, m’a conseillé de passer mon permis… ça a frappé, il a ouvert. Il a parlé avec un type dont j’ai oublié le visage. Quand il a fermé la porte, ce fut à clé, pour ne plus « être dérangés ». C’est là, je crois, qu’il a remarqué l’encre sur mon omoplate.

Quand il s’est assis en face de moi, je n’ai pas remarqué tout de suite que son regard avait changé. Il m’a demandé qu’elles étaient mes préférences sexuelles, si, comme il semblait vouloir me l’entendre dire, j’étais bisexuelle ou intéressée par les femmes. J’ai souri, poliment, et j’ai évité de répondre à sa question en recentrant sur notre sujet principal : mon besoin de travailler.
Il n’a pas relevé, je crois, et m’a demandé pourquoi j’avais des piercings et si j’aimais me faire du mal, si j’aimais qu’on me fasse du mal, jusqu’à clairement me demander si j’étais SM. Là encore, j’ai esquivé la question. Il m’a confié qu’il allait en club échangiste. Pour ce que j’en avais à foutre…
Je lui ai dit qu’on m’attendait, devant, et que je devais y aller, l’heure de notre rendez-vous était écoulée. C’était vrai. On m’attendait. Il s’est levé, j’en ai fait de même. J’attendais qu’il déverrouille la porte quand il a passé son doigt sur mon tatouage. Il s’est rapproché, toujours plus près, encore plus près, dessinant les contours du dessin. Et moi, comme une conne, je n’ai pas bougé.

Je me sentais déconnectée de tout, me demandant si c’était vraiment en train de m’arriver, me demandant quoi faire pour que ça s’arrête, sentant son gros doigt boudiné de vieux vicelard salir les dix heures de travail de mon tatoueur. J’avais envie de vomir. Il a soulevé mon t-shirt, juste un peu, assez rapidement pour voir que de l’encre, j’en avais aussi sur le ventre. Il a approché sa main, ça a été mon électrochoc, je l’ai retenu comme je retenais mes larmes, difficilement et avec rage. Il a souri. Il m’a dit qu’on devrait se revoir, approfondir mon bilan, mais que j’avais du potentiel. Il a ouvert la porte.

 

Je n’ai pas pleuré en sortant. Je suis restée le plus digne possible en montant dans la voiture de ma mère. Elle m’a regardée. Elle a su que quelque chose n’allait pas. Là, j’ai pu laisser mes larmes exploser hors de mes yeux. En deux secondes je suis redevenue la petite fille qui se fait cajoler par sa mère.

On a appelé mon père, on voulait porter plainte. J’ai appelé Pôle Emploi, j’ai prévenu ma conseillère. Ils m’ont changé de centre et, comme je l’ai demandé, mise dans un centre tenue uniquement par des femmes. J’ai fait un courrier. Il parait que c’est arrivé jusqu’au directeur départemental de Pôle Emploi.

Un matin, j’ai eu un coup de téléphone, un avocat. Il m’a demandé de lui raconter, je l’ai fait. Il m’a dit que je pouvais porter plainte, mais que je ne gagnerais jamais. Qu’aux yeux de tout le monde je serais une femme salie. Mais surtout, il m’a dit que ce serait la parole d’un prof de fac et d’un éminent psy contre celle d’une gamine au chômage. Il a ri. Il m’a expliqué comment ça ruinerait ma vie. Il m’a demandé comment je trouverais du travail si tout Pôle Emploi savait que j’étais « une jeune fille à problèmes ». Alors je n’ai pas porté plainte.

Le monde ne me voit pas comme une femme salie, mais moi j’ai toujours envie de vomir.

harcèlement

[Edit de nous : désormais, les personnes souhaitant écrire pour Boobizz anonymement ont, comme ici, un compte rien qu’à eux, nous évitant de poster sous notre pseudo. A. pour Anonyme, donc n’hésitez plus!]

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2 Réponses to “Ce jour où j’ai compris le harcèlement”

  1. Creepy 18/09/2013 à 13:49 #

    Tiens, moi aussi j’ai envie de vomir dites donc.

    Je ne sais pas qui dans cet histoire me dégoutte le plus, le gros vicelard de prof, ou l’avocat qui couvre ses actes avec autant de plaisir malsain.

  2. Hipss 18/09/2013 à 19:43 #

    Il en faut du courage pour écrire ça, ce qui c’est passé même anonymement, j’espère que se prof se fera virer et finira sa vie dans un fossé .. c’est tout à fait inadmissible ce genre de comportement, je ne comprends même pas que ce genre de personne existe car hormis faire du mal au gens ils ne font rien d’autre !

    L’avocat a peut être raison mais si c’est arrivé à d’autres jeunes femmes (de la fac par exemple), la devant plusieurs accusation ce salopard se sentirai moins sûr de lui !

    Courage à toi .. :/

    « Révoltant et immonde » voilà les derniers mots que je souhaite dire vis à vis de ça … !

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